Chris Haring, Talking Head : la danse s’attaque au virtuel

Talking Head

Talking Head, Chris Haring © Loizenbauer

Dans le cadre de la Biennale de danse du Val-de-Marne et du festival EXIT de Créteil, le chorégraphe autrichien Chris Haring présentait sa pièce Talking Head. Créée en 2010, elle porte un regard critique sur les processus d’identification sur Internet et interroge les limites du virtuel.

Qui je sommes

Deux danseurs sur scène et pourtant, une multitude de personnages. Il y a d’abord ces deux voix, qui discutent, nostalgiques, d’une époque révolue où les individus avaient encore des choses à se dire. Sont-ce les voix des danseurs ? Impossible de le déterminer tant elles seront distordues pendant la pièce. Il y a également les différentes entités créées par les webcams des ordinateurs disposés sur la scène. Tantôt cadre du visage, tantôt miroir de la scène, elles fonctionnent tout au long du spectacle, leurs images projetées sur un troisième écran de carton et suspendu face au public. Les danseurs quant à eux alternent trois types d’échange et donc d’interprétation. L’échange par webcam au cours duquel leur visage et leur voix sont déformés, met en avant la vacuité et parfois la stupidité des rapports virtuels. L’échange verbal IRL (« in real life »), torrent rapide et complexe d’inepties semble quant à lui montrer deux facettes des relations : la nécessité d’en savoir plus que l’autre (complexe d’infériorité inhérent au flux de connaissances disponible sur Internet), et, malgré tout, l’impossibilité du consensus. Enfin, la danse, souvent accompagnée de dialogues elle aussi, tente tant bien que mal de déterminer la place du corps dans l’espace sans frontières du virtuel.

Danser l’irréel

En effet, face aux écrans, seule la tête (plus ou moins cérébrée) semble avoir de l’importance. Comment le reste du corps peut-il s’identifier dans le réseau ? Les danseurs tentent de trouver une réponse. Ils la cherchent dans les gestes quotidiens qui, accompagnés de musique et/ou de paroles, s’agrandissent, se délient afin d’appréhender l’espace alloué. Les regards tiennent un rôle clé : ils observent attentivement le mouvement des membres, interrogent l’autre, exprimant souvent l’incompréhension. Par ailleurs, les danseurs cherchent aussi la place du corps dans les jeux vidéo. Ils répètent alors les deux mêmes mouvements tout en dialoguant. C’est drôle mais la machine s’enraye et les danseurs buggent, finissent par ne plus pouvoir bouger.  Aléa de la technologie,  l’espace virtuel parfois se contracte et emprisonne le corps du danseur-personnage.

La mise en scène du moi

Sur scène cet espace potentiellement infini se trouve balisé par un carton déplié et posé au sol. Il fonctionne comme une scène dans la scène, quatrième écran et tapis du narcissisme des individus qui s’observent à travers la webcam. Mais en tant qu’objet tridimensionnel, il sert également d’abri à ces deux êtres qui semblent parfois perdus dans les méandres du réseau. Toutefois, détaché de sa fonction d’écran par l’un des interprètes, ce morceau de carton ne signifie rien d’autre que ce qu’il n’est : une matière sans vie, malléable à souhait par les individus. Sans doute un moyen pour Chris Haring de rappeler en conclusion que le réseau ne doit pas avoir pleins pouvoirs sur nos consciences. Talking Head met en scène des situations et personnalités clichés de l’Internet actuel, qui montrent combien le virtuel transforme les individus en êtres égocentriques et égocentrés. L’ouverture à l’autre n’apparaît que factice puisque l’écran sert davantage de miroir que de fenêtre. La danse révèle toutes ces contradictions et prouve combien le virtuel n’est qu’infinie finitude.

Chris Haring, Talking Head, création 2010
Production Liquid Loft
Performers : Stephanie Cumming et Luke Baio
Durée : 60 minutes

Marine Chaudron

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