Daido Moriyama, l’étreinte charnelle de la photographie

© Galerie Polka, exposition Daido Moriyama

© Galerie Polka, exposition Daido Moriyama

L’escalier descend en plongée dans le monochrome. Dans son sous-sol, la galerie Polka a présenté la troisième partie du cycle de son exposition consacrée à Daido Moriyama. Une dizaine de sérigraphies noires et blanches, épaisses, grainées, sont accrochées aux cimaises et jalonnent des murs eux aussi monochromes. Elles sont issues de photographies prises entre les années 70 et aujourd’hui et illustrent, à travers la représentation de la ville de New York, la physicalité du médium chère à l’artiste.

Un homme qui marche

Né en 1938 au Japon, Moriyama sillonne les grandes métropoles du monde depuis une cinquantaine d’années. New York, réceptacle de corps en mouvement comme toutes les villes de cette envergure, fait partie de ses fétiches. Il y prend un nombre incalculable de photos et son processus n’a pas changé en cinquante ans. Il marche d’un pas rapide dans les grandes artères puis, tel un chien errant comme il se définit souvent, emprunte le dédale des ruelles secondaires. Il capture ainsi la vie, muni de son appareil compact, plus discret et donc moins gênant pour les passants qu’il prend en photo. Parce que ce qui l’intéresse ne se trouve pas tant dans l’environnement qui l’entoure mais dans le mouvement foisonnant de ces espaces urbains. Il évoque le désir qui, selon lui, ruisselle de toute part. Il y a quelque chose de sensuel, voire de charnel dans sa façon de photographier le monde. A croire que le sens du toucher serait plus développé que la vue dans l’acte de capture.

Questionner le médium photographique

Moriyama aime voir la vie grouiller devant son objectif. Les villes, qu’il décompose avec son appareil, se recomposent ensuite de manière logique dans son esprit, comme un flux d’images qui ne cesserait de croître. Il ne les sélectionne pas toutes mais ne jette rien. Lorsqu’il est encore jeune, la photographie subit les interdictions et les objections d’un carcan formel. Moriyama, frustré, questionne alors le médium. Sashin yo Sayonara, publié en 1972, reflète ses interrogations et tiraillements. Le photographe ne comprend pas la nécessité d’opérer des choix dans les tirages. Il décide donc de tout récupérer. Dans sa démarche de redéfinition du médium, New York est d’une précieuse aide. Il y découvre les travaux de William Klein, qui shoote cette même mégalopole de manière tout à fait brutale, interpellant ses sujets et bousculant les codes. Aujourd’hui, leurs œuvres sont mises en regard à la Tate Modern de Londres. Dans des salles distinctes mais au cœur de la même exposition, elles entretiennent un dialogue silencieux que le spectateur est invité à imaginer. New York, c’est également Andy Warhol, pape du pop-art célèbre pour ses sérigraphies. Moriyama utilise cette technique dès les années 70 mais l’applique à des petits formats destinés aux couvertures d’Asahi Camera, revue pour laquelle il travaille.

La sérigraphie : la vie après le tirage

Ce n’est qu’en 1974 qu’il s’essaie aux sérigraphies plus grandes, avec la série Harley Davidson. Deux d’entre elles sont présentées par la galerie Polka pour cette dernière partie du cycle. Disposées l’une en face de l’autre, elles installent le spectateur au cœur d’un écho du motif. Tantôt noires et blanches, tantôt noires et bleues, les bécanes reproduites en petit format sur une toile de grande envergure entérinent le début d’une renaissance du médium. En effet, la technique de la sérigraphie apparaît pour Moriyama comme la seconde vie de la photo. Non pas que les tirages l’indiffèrent, loin de là. Mais l’impression sur écran de tissu confère une intensité, une physicalité au motif qui n’a pas son pareil. D’autre part, ce bleu dissident parmi tout ce monochrome constitue une occurrence rare dans l’œuvre de Moriyama. Bien sûr, il a déjà fait des captures et tirages couleur. Mais comme il aime à le dire, le noir et blanc a un effet physique sur lui, tandis que la couleur a quelque chose de plus vulgaire. Par conséquent, la majorité de ses travaux finit désaturée, les contrastes augmentés. Les œuvres exposées à la galerie Polka illustrent cette intensité du monochrome si chère à Moriyama. Leur taille, proche de l’échelle un, permet au spectateur de dépasser la frontalité de l’accrochage pour impliquer son corps dans les sérigraphies.

Le processus de création de Moriyama se révèle éminemment physique. La technique même de la sérigraphie qu’utilise l’artiste atteste de cette proximité avec le médium. A partir d’une photographie, le motif est créé sur un écran de tissu. Seules certaines zones laisseront passer l’encre, qui sera déposée en grande quantité, permettant une opacité et donc la fameuse intensité dont parle l’artiste. Une fois apposé sur le support, l’écran doit être raclé en une seule fois. De la déambulation au cœur des villes, le geste artistique se transforme au fil du processus et aboutit à ce balayage de l’encre révélant la profondeur des sujets. Un procédé qui nécessite l’investissement permanent du corps et que de chanceux visiteurs ont pu découvrir avec l’artiste le samedi 15 décembre à la galerie. Aidés d’anciens et d’actuels étudiants de l’école Estienne, les amateurs se sont essayés à la technique d’impression sur des machines prêtées par l’Atelier Arcay, situé à deux pas de la galerie. Cinq photos de Moriyama prises à Paris à la fin des années 80 étaient proposées à la reproduction. Une fois le processus terminé, les imprimeurs d’un jour ont eu la chance de repartir avec leur sérigraphie signée de la main de l’artiste, qui supervisait l’ensemble de l’atelier.

Un travail comme un continuum

Outre les sérigraphies de New-York, la galerie Polka présente également au rez-de-chaussée les nombreux ouvrages de Moriyama. Grâce à eux se révèle l’objectif ultime de l’artiste de son processus de capture du monde. Bien qu’il shoote selon les lieux, ses photos ne fonctionnent pas par séries. Loin d’être déconnectées les unes des autres, elles s’inscrivent dans un continuum d’images créé par son imagination et ses souvenirs d’enfance. Comme il le dit, ces images forment pour lui un foyer. Ce foyer, il le reconstitue au sein de ses livres, dénués de texte, et qui n’imposent aucun sens de lecture. Les photographies s’y côtoient et se font face, sans légende, fonctionnant comme supports de l’intériorité de l’artiste. Mais elles ont cette capacité, rappelle Moriyama, à attiser également les souvenirs du spectateur. Étendues sur l’intégralité des pages, feuilletées par le lecteur qui devient tour à tour regardeur puis acteur, elles creusent l’ambiguïté et ouvrent les possibilités d’appropriation. De la genèse à l’édition, ce processus ne convoque donc pas uniquement la vue comme on pourrait le croire, Au contraire, avec ses sérigraphies exposées, Moriyama se pose comme le révélateur de la sensualité du monde.

Polka Galerie, 12 rue Saint-Gilles, Paris 3e

The Tate Modern museum in London has followed Daido Moriyama for several days :

Marine Chaudron

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