Elena’s Aria, esthétique de la lassitude

Elena's Aria © Herman Sorgeloos

Elena’s Aria © Herman Sorgeloos

Le Théâtre de la Ville à Paris met la célèbre chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker à l’honneur, le temps d’un programme. Elena’s Aria, l’une des quatre pièces fondatrices de la carrière de Keersmaeker, évoque l’attente et la lassitude qui l’accompagne.

« Chère et excellente amie, quelle chose terrible que l’absence ». Ces mots de Tolstoï, tirés de La Guerre et la Paix, ouvrent le bal d’Elena’s Aria. Les premières minutes s’égrènent lentement tandis que la souffleuse rugit dans le fond de la scène. L’attente, au cœur de la pièce, commence déjà. Les danseuses, talons aiguilles et robes de soirée patientent assises, le public aussi. La chorégraphie démarre avec un jeu du chat et de la souris qui reviendra à intervalle régulier au fil de la pièce. Sur la rangée de chaises alignées au fond de la scène, trois danseuses se cherchent, s’assoient, se lèvent, tournoient, effectuant continuellement les mêmes mouvements.

Sois patiente

La lumière leur fait la part belle tandis que deux autres interprètes, dont la créatrice, patientent toujours dans l’ombre et dans ce qu’elles appellent « la salle d’attente ». Cet espace est plein de chaises mais vide de tout mouvement jusqu’à la dernière séquence. Les danseuses en partent et y reviennent, attendant sagement leur tour. Avec Elena’s Aria, Anne Teresa de Keersmaeker a en effet choisi de contrarier toute évolution d’ensemble. D’infimes gestes ou différences de rythme perturbent par ailleurs la synchronisation. La pièce a ainsi l’air d’évoluer par saccades.

Danser quand même

Ce balbutiement continu se trouve accentué par la répétition des cellules dansées. Elena’s Aria est une partition difficile, qui nécessite une bonne mémoire des enchaînements. Mémoire cérébrale mais aussi mémoire du corps, pour certaines des danseuses déjà présentes lors de la création en 1984. Trente ans après, le spectacle n’a rien perdu de son essence : l’attente, néant entre deux tranches de vie, semble éprouver physiquement les danseuses, qui s’écroulent souvent sur leur chaise. Terrassées par l’envie de rester avachies, elles dansent pourtant, engoncées dans leur robe de soirée et leurs escarpins.

Pas besoin de musique

Dans Elena’s Aria, le silence règne presqu’en maître. De temps en temps seulement, une vieille mélodie parasitée s’élève. Elle prend de l’intensité au cours du spectacle mais n’a pas de réel impact sur la danse. Elle se pose simplement en arrière-plan, disparaît sans que l’on s’en rende vraiment compte, puis reparaît pour nous faire prendre conscience du silence dans lequel les interprètes se meuvent. Ce silence laisse entendre les pas, le souffle et parfois même les « tchak », si caractéristiques du travail de Keersmaeker. Un plaisir pour le public, mais aussi une manière d’insuffler de la vie dans cette chorégraphie de la torpeur.

Danser l’ennui quotidien

Dans la dernière partie du spectacle, le film et le discours de Che Guevara ouvrent la scène à l’extérieur. Malgré les images de destruction, les danseuses ôtent leurs talons et dansent ensemble, très près du sol, au pied des chaises. Elles trouvent finalement assez de force pour s’extirper de cette langueur qui les accablent et, alignées toutes les cinq au-devant de la scène, clôturent Elena’s Aria avec la coda de la chorégraphie. Les gestes de la lassitude, de l’impatience parfois, les tics nerveux : de Keersmaeker retranscrit ici les attitudes qui trahissent le corps en attente et montre aussi par là que son art est fondamentalement ancré dans le quotidien.

Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, 75004 Paris

Anne Teresa de Keersmaeker, 1er programme du 14 au 19 mai 2013
2ème programme du 21 au 26 mai 2013, Drumming Live

Marine Chaudron

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

− 3 = 4