Fabienne Jacob : les sens, l’essence de l’écriture

Fabienne Jacob © C. Helie, Gallimard

Fabienne Jacob © C. Helie, Gallimard

« Avant, la vie me suffisait. Aujourd’hui j’ai besoin d’écrire ». Ce besoin viscéral des mots, Fabienne Jacob, ancienne critique littéraire, le ressent au creux de ses entrailles. En découle un travail des sens, ancré dans la chair des histoires qu’elle raconte.

Native d’un petit village de Lorraine, Fabienne Jacob garde de son enfance un souvenir terrestre. Son imaginaire actuel se trouve là, au fond d’une sombre mine, dans laquelle elle redescend donner des coups de pioche pour révéler les trésors. Elle compare cette vie rustique à celle, citadine, qui est la sienne aujourd’hui : « En ville, les gens sont émoussés, il n’y a pas d’obstacles. Alors qu’à la campagne, les corps campent face à la rudesse du temps et de ce qu’il faut souffrir pour rester en vie ». Tout est dit : Fabienne Jacob n’a qu’un point de vue, celui du corps et de ses sensations. Le reste n’est que fioriture et n’a pas sa place dans son travail.

Ce corps que je saurais voir

Ainsi soit-il. Corps, son troisième roman paru en 2010, s’érige en manifeste de son processus d’écriture. Ni début, ni milieu, ni fin : « Je m’en fous » dit-elle en balayant l’air de la main. Ce qu’elle met en lumière dans ses histoires, et tout particulièrement dans Corps, ce sont les épiphanies qui lui apparaissent. Des bribes de récit, des nouvelles décousues, racontées par une narratrice unique, Monica, esthéticienne dans un institut et qui voit des corps défiler toute la journée. « Monica n’est qu’un prétexte », avoue l’auteur. Un prétexte pour raconter ces histoires que rien, a priori, ne relient. Rien, sauf peut-être le récit de la chair de ces femmes qui ont vécu, souffert, vieilli. Même si elle ne le reconnaît qu’à demi-mots, l’écrivaine se raconte à travers cette narratrice. Le regard que porte Monica est celui d’une enfant qui n’aurait pas encore rencontré sa propre féminité, et qui s’interroge sur la nature de celle-ci.

Le manque comme sensation fondamentale

Ce regard enfantin, presque naïf, n’est pas anodin. A travers l’écriture, Fabienne Jacob cherche à renouer avec les sensations premières de l’enfance. Exit alors les phrases alambiquées, « le style qui fait bien » et autre égotisme d’adulte. Les phrases sont courtes et brutes lors de la narration, qui se transforment en un flux torrentiel sans ponctuation lors de l’immersion dans la pensée du personnage. Ainsi de Tahar, algérien monté à Paris dans L’Averse, « un transfuge, comme moi », précise l’auteur. Marquée par cette scission entre campagne et ville, elle sait aujourd’hui que son besoin d’écrire procède d’un manque, celui de sa Lorraine natale. Et c’est sans doute aussi pourquoi les deux auteurs français qu’elle admire le plus sont Pierre Michon et Marie-Hélène Lafon. L’un creusois, l’autre cantalienne, tous deux écrivent sur la vie paysanne. Un contact avec la terre qui semble constituer une source inépuisable d’inspiration pour l’auteur.

Impressions rétiniennes

De manière plus surprenante, l’écriture de Fabienne Jacob prend aussi racine dans le cinéma. « La découverte des ciné-clubs à l’âge de 16 ans a changé ma vie », se souvient-elle. Elle qui a grandi dans une famille sans livre élabore ses propres histoires à travers les images, se prend de passion pour le septième art. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, elle deviendra critique littéraire puis écrivaine. Rêvant toujours de cinéma, elle redoute l’aspect collectif de ce travail, qui ne lui correspond pas. Toujours est-il que les scènes de ses livres, elle les visualise avant de les écrire. Ces « épiphanies » comme elle les appelle, resurgissent sur papier à la manière d’impressions rétiniennes. Il n’y a que peu de descriptions dans les romans de Fabienne Jacob. Ce sont plutôt les personnages, très présents dans leur chair, qui marquent la lecture de leurs émotions sensuelles et provoquent des images fortes à travers les mots. La littérature de Fabienne Jacob est donc celle des sens. Nul besoin alors d’intellectualité dans le processus créateur. Ses livres prouvent que sous la peau existe déjà des milliers de phrases bien plus explicites, qu’elle prend le temps de ressentir et de coucher sur papier.

Bibliographie (romans) :

Les Après-midi, ça devrait pas exister, Buchet-Chastel, 2004
Des Louves, Buchet-Chastel, 2007, Points, 2008
Corps, Buchet-Chastel, 2010
L’Averse, Gallimard, 2012

Marine Chaudron

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