Le jazz, sur place plutôt qu’à emporter

Le 26 juin dernier s’est ouverte la 34ème édition du festival de jazz manouche Django Reinhardt à Samois-sur-Seine (77). Le même jour, le Barrière Enghien Jazz festival fêtait également son lancement, suivi deux jours plus tard par le Défense Jazz festival. Au total, le mois de juin compte en France une quinzaine d’évènements jazz. Au mois de juillet, ce sont 40 manifestations qui célèbrent le jazz à travers tout le pays. De Sète à Mâcon, en passant par Nice et Fouras, chaque ville s’approprie la note bleue le temps d’un festival. Evénement populaire par excellence, le nombre croissant de ces festivals semble signer le grand retour du jazz sur le devant de la scène.

Le jazz a la réputation d’être élitiste. Réservé à un public de connaisseurs, bien souvent nostalgiques, suranné, les qualificatifs sont nombreux et récurrents. Pourtant, la France programme tout au long de l’année des dizaines de festivals jazz. Et ces manifestations ne datent pas d’hier. Certaines sont trentenaires, beaucoup ont une vingtaine d’années et se pérennisent. Certains festivals ont un rayonnement international et attirent des publics venus de l’étranger. Fait également notable et noté par de nombreux directeurs d’évènements : le public rajeunit, et fluctue énormément d’un concert à l’autre au sein d’une même manifestation. S’agit-il d’une (re)démocratisation du jazz ? « Il serait temps », soufflent à l’unisson les professionnels du secteur, qui espèrent finalement revenir à ce qu’était le jazz à ses débuts : une musique populaire.

De la jazzophilie à la jazzophobie

Delaunay Hot club france

Charles Delaunay, Hot Club France

Les clichés dont souffre le jazz ne sortent pas de nulle part. Son histoire stylistique et sa réception par le public y sont pour beaucoup. Le jazz a connu en France une période d’extrême popularité grâce à des personnalités très impliquées dans sa diffusion. Dès 1945, l’américanophilie ambiante couplée à un essoufflement du paysage musical français offre une place de choix à la découverte d’un nouveau genre. Alors que le jazz était resté jusqu’alors relativement confidentiel, revues et manifestations étant plutôt réservés à un cercle de spécialistes, la Libération lui permet en France d’accéder à une diffusion massive. En 1948 naissent les deux premiers festivals de jazz, à Nice sous l’impulsion d’Hugues Panassié et à Paris grâce à Charles Delaunay (fils du couple d’artistes Sonia et Robert Delaunay). Deux ans plus tard, le Salon international de jazz qui se tient à la salle Pleyel lui est entièrement consacré. Les artistes de variété français puisent largement dans ce creuset. Jusqu’à la fin des années 50, le jazz est une musique populaire, avec des têtes d’affiche aux nombreux fans. Les musiciens les plus emblématiques du genre vivent tous en même temps. Les compagnies de disques spécialisées dans le jazz deviennent de grandes entreprises. Les médias diffusent et relaient. Mais au début des années 60, le jazz change et s’engage dans la voie de l’expérimentation (free jazz, jazz fusion). Le public, alors jeune et populaire, ne se reconnaît plus et se tourne vers le nouvel arrivant qui deviendra son porte-drapeau officiel : le rock.

A partir de ce moment, différents facteurs vont concourir à la vision élitiste du jazz. D’une part, les recherches esthétisantes des musiciens et de l’autre, l’institutionnalisation menée par l’Etat. Le jazz devient culture légitime, à l’image de la musique classique, et les écoles vont vers l’académisme. L’arrivée du compact disc (CD) sur le marché dans les années 80 et les stratégies de réédition finissent d’enfermer le jazz dans un classicisme indépassable.

La faute au public ?

Les concerts de jazz ne s’arrêtent pas pour autant et l’on assiste à la naissance d’une foultitude de festivals, forme populaire par excellence. Mais l’enquête sur les pratiques culturelles des Français menée par le ministère de la Culture (1973 à 2008) est claire : le public type du jazz est masculin, âgé de plus de 45 ans, fortement diplômé et cadre supérieur. En bref, cette musique toucherait en majorité l’élite de la nation.

Jazz saint germ

« Oui, le jazz est élitiste si cela signifie qu’il est raffiné », rétorque Donatienne Hantin, directrice de production du festival jazz Saint-Germain-des-Prés Paris. « Je suis persuadée que tout le monde peut aimer le jazz, il a tant de visages différents ! Le problème c’est qu’il ne s’inscrit pas dans la logique de consommation de masse infligée à tous les produits culturels. Au contraire, il existe par la qualité de ses artistes et non par leur quantité ». Dans le jazz, il y a donc moins d’artistes que dans d’autres courants musicaux comme la pop ou le rap par exemple. Bien moins relayé par les médias, souffrant de clichés, il nécessite par conséquent un intérêt plus pointu de la part des amateurs.

Le jazz à tous prix

Pierrette Devineau 2

Pierrette Devineau

L’autre versant de la popularité ou non du jazz, et plus particulièrement de ses festivals, réside plus simplement dans ses tarifs. De pair avec l’élitisme, le jazz a réputation d’être cher. Alors pour s’ouvrir aux petites bourses, certains organisateurs optent pour des formules semi-gratuites ou à tarif très réduit. Ainsi du Paris Jazz Festival, manifestation d’ampleur qui a lieu chaque été depuis 19 ans au Parc floral de Vincennes (94). Pour accéder aux scènes, il suffit de s’acquitter des droits d’entrée au Parc, qui s’élèvent à 5,50 euros pour les tarifs pleins. Loin des traditionnels concerts à 20 ou 30 euros, le festival touche un public plus large aussi par sa situation originale. « Le Paris jazz festival est ancré dans un lieu de promenade : les concerts ont donc un écho plus large que le seul public venu pour l’occasion », précise Pierrette Devineau, directrice du festival depuis 2009. A rebours des enquêtes sociologiques, elle remarque ces dernières années un rajeunissement du public, ce qui lui donne bon espoir quant à l’avenir du jazz. « Je suis optimiste : j’ai bien l’impression que le jazz est en train de se débarrasser de cette image élitiste et vieillotte qui lui colle à la peau depuis trop longtemps ». Même son de cloche du côté du festival de Saint-Germain-des-Prés, de l’Europa Jazz ou des Rendez-vous de l’Erdre. Un bon début certes, mais qui ne suffit pas à crier victoire.

Plaisir et curiosité comme maîtres mots

« Il ne faut pas se leurrer : le jazz a toujours représenté une niche marketing. Mais l’accessibilité des manifestations en termes de prix et de proximité permet d’élargir le public », rappelle Donatienne Hantin. Certes, les considérations commerciales sont peut-être davantage prises en compte qu’il y a vingt ou trente ans. Mais qu’en est-il du goût même du public ? Sébastien Vidal, programmateur du festival Django Reinhardt (entre autres) se méfie des théories

Sébastien Vidal © Philippe Lévy-Stab

Sébastien Vidal © Philippe Lévy-Stab

relatives au public du jazz. Pour lui, nul besoin de vouloir éduquer le public à tout prix, car « la notion de plaisir est pour [lui] au centre de la musique ». Les gens veulent de la bonne musique et si les professionnels du jazz (directeurs, programmateurs, musiciens…) leur en fournissent, alors la relation peut se pérenniser. D’autant plus que le jazz actuel fait preuve d’une ouverture aussi bien intellectuelle que géographique. Musicalement, il ne ressemble plus uniquement aux stéréotypes un peu ennuyeux qui sont souvent véhiculés par ses détracteurs. Les musiciens contemporains reconnaissent et reconnaitront sans doute toujours une filiation avec ce que l’on appelle le « jazz traditionnel » (issu des créations des années 1950) mais leurs propres origines constituent autant de nouvelles sources d’inspiration. Célèbre symbole de cette symbiose, le trompettiste Ibrahim Maalouf, à qui l’UNESCO a officiellement décerné le titre de « Jeune artiste œuvrant pour le dialogue entre le monde Arabe et l’Occident ». Son jazz oscille entre des sonorités issues des cultures française et libanaise, métissage qui semble fonctionner au vu de sa grande popularité.

Dans les festivals, le vocal rencontre aussi un joli succès. La voix d’un ou d’une chanteuse crée un contact supplémentaire avec le public, qui a davantage tendance à s’approprier un morceau chanté. C’est justement le filon qu’a choisi d’exploiter l’Enghien jazz festival (95) qui depuis 14 ans, propose essentiellement du jazz vocal et plutôt féminin.

Quid de la démocratisation ?

Finalement, il existe dans le jazz des formules qui marchent, au sens commercial du terme : tarifs, parti pris de la programmation et notoriété des artistes présentés. Ce succès public semble constant, voire croissant selon les manifestations (le Nice Jazz festival gagne 13% de fréquentation entre 2011 et 2012). Cela signifie t-il pour autant que le genre est en pleine démocratisation ? Olivier Roueff, chargé de recherche au CNRS, questionne la notion même de démocratisation : remplir les salles, assurer le renouvellement des générations ? Ou bien réduire les écarts d’âge et de sexe au sein du public ? Pour le chercheur, cela s’apparente à du prosélytisme, la tentative de démocratisation entretenant elle-même le cliché élitiste du genre : rendre le jazz accessible à des publics qui n’en fréquentent pas, c’est vouloir les éduquer et donc placer leurs goûts en position de faiblesse par rapport à des musiques classicisées (et institutionnalisées). Son point de vue relativement négatif soulève quand même la question de l’autonomie. Faut-il laisser la musique fonctionner en circuit fermé et se contenter de son public actuel ? Les professionnels du jazz ont tranché et le nombre de festivals en est la preuve : le jazz mérite mieux que le confinement des pianos-bars, pas tant pour le public que pour lui-même. Démocratisation oui, à la seule condition de partager un plaisir et non une connaissance.

Marine Chaudron

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