L’imagerie de Boris Vian par Michel Gondry

Affiche Ecume des jours

Avec son adaptation de L’Ecume des jours de Boris Vian, le réalisateur français Michel Gondry met des images sur les mots de l’écrivain. Entre onirisme, surréalisme et poésie, la prose imagée de Vian se prête bien au jeu du grand écran. Le film quant à lui, peine à dépasser la seule mise en image.

Univers onirique

Les premières minutes donnent le ton du film. Colin, interprété par Romain Duris, effectue son rituel matinal et tout semble absurde, de la baignoire évacuée à coups de perceuse à la coupe des paupières du héros. L’univers visuel que développe Michel Gondry est en fait à l’image de celui décrit par Boris Vian dans son roman paru en 1947. L’adaptation relève ici davantage de l’illustration. Il faut dire que le texte de L’Ecume des jours regorge de calembours loufoques qui se prêtent parfaitement au jeu du grand écran. Colin, qui vit avec Nicolas (Omar Sy), son cuisinier et maître à penser, évolue dans un appartement peuplé de machines bizarres et de jeux de mots improbables.

L’anguille ne se pêche pas : elle s’attrape à la sortie du robinet, une fois qu’elle a été attirée avec de l’ananas. La sonnette d’entrée de l’appartement ressemble à un insecte qui tinte en courant le long des murs. Chaque élément surréaliste du quotidien de Colin se voit en outre mis en avant grâce à la technique de l’image par image. Leur mouvement ainsi découpé leur confère une dimension presque magique. Gondry opte ici pour une lecture littérale de Vian. Le plus important ne réside donc pas dans les personnages mais dans l’onirisme de l’environnement qui les entoure. Dans ce monde, la musique tient un rôle majeur. Elle intervient d’entrée avec le ‘pianocktail’, symbole de la synesthésie qui règne dans le film. Ce n’est pas un hasard : Vian est un amoureux de jazz, Gondry un pléthorique réalisateur de clips. C’est d’ailleurs grâce à l’apprentissage de la danse du biglemoi sur un air de Duke Ellington, que Colin fait la rencontre de Chloé (Audrey Tautou). De ce coup de foudre réciproque naît alors la poésie du film.

La poésie des maux

L’Écume des jours

L’Écume des jours

En traduisant la folle imagerie de Vian, Michel Gondry met aussi en avant ce qu’elle a de plus poétique. Allégories, métaphores, gradations : le film, tout autant que le livre, est truffé de figures de style littéraires, que Gondry applique à l’image. Ainsi du nuage à pièce, dans lequel montent Chloé et Colin. Balade improbable mais poétique, elle s’achève avec un souvenir photo digne des plus mauvais attrapes-touristes. On sourit de la mièvrerie du cliché raté mais aussi des encourageantes paroles de Chloé : « On a toute la vie pour réussir ». Le nénuphar qu’elle attrape au poumon lors de leur voyage de noces coupe court à cet optimisme. L’eau, universel symbole de vie, devient alors néfaste pour Chloé. Il ne faut pas alimenter la fleur aquatique qui pousse inexorablement en son sein. La métaphore filée de la maladie adoucit le tragique de la situation. Mais la crise guette, de nombreux indices en sont le témoin : la glace qui se fend et provoque la mort des patineurs, le soir qui tombe brusquement après une quinte de toux de Chloé… La fin sonne avant la fin.

Les images de la déchéance

L’Écume des jours

L’Écume des jours

La joyeuse atmosphère qui règne au départ se délite ainsi rapidement après l’annonce de la maladie de Chloé. Tel un dyptique déployé, la dégradation visuelle est facilement perceptible. Les couleurs, éclatantes au départ, se ternissent au fil des images. Le film s’achève en noir et blanc. Colin se néglige et Nicolas prend « huit ans en dix jours ». Aux côtés de la malade, rien ne semble arrêter la déchéance dans laquelle plongent les personnages. L’appartement se rétrécit à mesure que l’espoir s’amenuise. La souris, double miniature de Colin, se saigne les griffes en tentant vainement de gratter les fenêtres par lesquelles la lumière ne passe plus. Les relations entre les êtres se détériorent. Mais Gondry ne met pas tant l’accent sur le jeu des acteurs que sur le rendu visuel de leurs interactions. Colin se fait voler par son meilleur ami Chick (Gad Elmaleh), désespère de voir guérir sa femme qu’il trompe avec une autre. Ainsi, les images de la déchéance sont simples, presque grossières. Gondry ne semble pas dépasser les mots de Vian. Le comique laisse finalement place au tragique. Le cadre se resserre autour des personnages avant que le noir ne finisse par les engloutir définitivement, à la manière d’un point final.

Marine Chaudron

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