Solness, le constructeur qui a volé trop près du soleil

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Tout ce qui a un début a, inéluctablement, une fin. L’enjeu de Solness le constructeur, écrit par Henrik Ibsen il y a plus d’un siècle et actuellement présenté au Théâtre de la Colline, réside dans cette implacable sentence. Pour Solness, le glas de sa carrière sonne comme un rire d’adolescente. Il va devoir laisser place à la jeunesse, sa pire crainte mais aussi son meilleur catalyseur.

Constructeur âgé, Solness (Wladimir Yordanoff) a peur. Lui qui a eu de la chance toute sa vie, sent que le vent est en train de tourner. Pour faire sa place au soleil, il a évincé son maître, aujourd’hui à son service dans son cabinet. Mais il sent que le schéma va se répéter avec le jeune Ragnar (Adrien Gamba-Gontard). Il est doué mais le vieux constructeur ne veut pas le reconnaître, car il incarne sa plus grande peur : être balayé par la jeunesse. Alors, il se sert de Kaja, promise à Ragnar pour garder le jeune artiste à ses côtés. Interprétée par Agathe L’Huillier, Kaja est éperdument et naïvement amoureuse du vieux monsieur. Comme le dit Alain Françon dans L’Humeur vagabonde (France Inter), « les fondations sont fausses ». Solness avoue que sans Ragnar, il s’effondre et pour cause. Lui qui a volé jadis la place de son maître connaît dorénavant sa faiblesse face à la jeunesse. Elle va frapper à sa porte, il en est sûr. Silence. Quelqu’un frappe à la porte.

Invasion scénique

Entre alors Hilde, la vingtaine, interprétée par la pétillante Adeline D’Hermy. Elle incarne la jeunesse pourtant, elle ramène avec elle le passé. Comme elle l’explique à Solness, elle n’est pas descendue de sa montagne par hasard. Elle exige, telle une capricieuse gamine, qu’il tienne la promesse qu’il lui a faite dix ans plus tôt. Elle veut son royaume, et elle le veut tout de suite, serrant ses petits poings. A partir de cet instant, Hilde investit l’espace scénique comme elle investit la vie de Solness. Elle pose ses affaires sur le divan, s’assied sur toutes les chaises et fauteuils avant de se poser en tailleur à même le sol.

L’attitude d’Hilde est celle d’un enfant : elle rit, s’exclame, s’extasie, virevolte, court, presque fatigante. Les nombreuses didascalies du texte d’Ibsen révèlent cette volonté de lui faire occuper l’intégralité de l’espace scénique. Hilde réclame son royaume au constructeur. Elle fait figure de princesse au milieu de son propre conte. D’ailleurs, on ne sait jamais vraiment si ce qu’elle dit s’est réellement passé puisque Solness semble n’en avoir aucun souvenir. Hilde oscille entre fantaisie et réalité, brouillant les frontières.

Solness charmé

Cette incarnation de l’enfance fait pendant à une facette bien plus mature de sa personnalité et révélée par le jeu d’Adeline D’Hermy. Ses poses sont souvent lascives, ses expressions mutines. Elle susurre des phrases au coin des lèvres de Wladimir Yordanoff. Sa tenue même est ambivalente : son épaisse jupe de montagnarde laisse souvent dévoiler sa jambe, son chemisier est débraillé. Des présents que lui ramène Aline, elle sort une paire d’escarpins très féminins qu’elle s’empresse de chausser. Cet accessoire renforce l’ambiguïté de son statut et de son attitude. La jeunesse qu’elle incarne est celle de la mutation, de la transition.

Au fil de la pièce, Solness semble changer d’avis sur cette nouvelle génération qui lui fait si peur. Suivant les recommandations d’Hilde, il finit par complimenter les dessins de Ragnar, ravi de savoir qu’il va enfin faire la fierté de son père. Le vieux constructeur canalise ses angoisses au travers du tourbillon Hilde, se laissant porter, voire emporter par les rafales du changement. Il sourit à nouveau et veut reconstruire des tours tandis qu’arrive sur scène et dans le texte, le crépuscule.

Trop près du soleil

Tout ce qui a un début a, inéluctablement une fin. La jeunesse qui l’a catalysé le temps d’un acte n’est on ne peut plus fatale pour Solness. Incarnée par Hilde, elle l’a ramené dix ans plus tôt lorsqu’il avait érigé sa dernière tour et surmonté son vertige pour monter à son sommet. Hilde n’a eu de cesse de faire revenir cette image conquérante et virile du constructeur, « effroyablement excitant » comme elle le dit. Tant et si bien qu’elle le pousse à monter une nouvelle fois en haut de l’une de ses constructions. Les autres personnages ne croient pas en sa capacité à monter. Seule Hilde, juchée sur la table de la terrasse, débraillée, s’époumone à encourager le constructeur. Durant cette dernière scène, les comédiens, tournés vers le public, semblent chacun fixer un au-delà différent, comme s’ils ne regardaient pas la même scène se dérouler. Soudain, les visages se figent. Solness est tombé de sa tour. Cette chute, fatale, est ambivalente. Solness a certes surmonté ses peurs, de la hauteur, de la jeunesse. Icare moderne, il a cru pouvoir atteindre le soleil. Mais le destin lui a rappelé en une rafale de vent que nul n’échappe au cycle de la vie et, par conséquent, de la mort.

Alain Françon s’exprime sur France Inter à propos de sa mise en scène de Solness le constructeur :

Henrik Ibsen, Solness le constructeur, mise en scène d’Alain Françon
Au théâtre de La Colline jusqu’au 25 avril 2013

La Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris 20e

Marine Chaudron

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