Le Taj Mahal, palais d’un amour

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Taj Mahal. Dynastie moghole, règne de Shah Jahan, 1632-1648. Marbre, pierres précieuses et semi-précieuses. Agra, Uttar Pradesh, Inde.

Mon nom est Arjumand Banu Begum mais on me surnomme Mumtaz Mahal, « la merveille du palais ». Je suis l’épouse d’un grand empereur moghol, Shah Jahan. Il a de nombreuses femmes mais moi c’est différent. Nous nous aimons éperdument depuis le premier regard. Je ne peux vivre sans lui et le suis donc dans toutes ses conquêtes militaires. Je ne reculerais devant rien pour rester à ses côtés.

Aujourd’hui est un jour un peu particulier pour le royaume et pour mon tendre époux. J’ai expiré mon dernier souffle en tentant de mettre au monde notre quatorzième enfant. Je n’avais pas l’intention de le quitter mais Dieu a choisi ma destinée. Nous sommes en 1631, dans l’état indien de l’Uttar Pradesh. L’année prochaine commencera la construction d’un mausolée en mon honneur qui n’aura aucun équivalent dans l’histoire de l’humanité.

Taj Mahal. C’est le nom du palais d’amour que Shah Jahan érige pour ma dépouille et pour la sienne sur la rive droite de la rivière Yuamuna. L’empereur s’inspire du mausolée de son ancêtre Humayun et de la tombe de Tamerlan à Samarkand. Il désire quelque chose de parfait, à l’image de notre union sans faille. Il a demandé à l’architecte principal, Ustad-Ahmad Lahori d’élaborer un grand complexe en miroir, comme les Iraniens ont l’habitude de le faire. Les travaux débutent. Des ouvriers venus de tout l’Empire s’attèlent à la construction de ce qui fera partie des Sept nouvelles Merveilles du monde bien des années plus tard.

1648. Mon tombeau est enfin terminé. J’ai assisté à la construction de près ; pendant tout ce temps, je regardais du coin de jardin où l’on m’avait inhumée en attendant le grand jour. Enfin, je vais rejoindre ma demeure pour l’éternité, ce cocon d’amour que Shah Jahan a pensé pour nous. Le résultat est à couper le souffle. Le grand portail en grès rouge qui se dresse au centre du mur sud de l’avant-cour n’est qu’un minuscule avant-goût de la magnificence qui règne dans cette enceinte sacrée. Le choc est immense.

Les yeux voient d’abord le jardin. En son centre, le plan d’eau rectiligne conduit le regard directement vers l’entrée de mon mausolée, en même temps qu’il allonge l’effet de perspective de l’ensemble. Le Taj Mahal trône sur une plate-forme carrée surélevée, à l’extrémité de ce jardin. C’est l’une des innovations de mon époux : alors que la tradition moghole place le bâtiment au centre du plan, Shah Jahan a choisi d’installer notre sépulcre au bout des parterres fleuris, accentuant son caractère majestueux. Quatre minarets se dressent autour du Taj, un à chaque angle. En harmonie parfaite avec les lignes de cette composition architecturale, ils me donnent l’impression de s’élever vers le ciel.

© Nikolas Oikonomou

© Nikolas Oikonomou

Marbre. Jamais je n’ai vu pareille merveille. Le mausolée est un écrin de marbre aux innombrables incrustations de pierres précieuses et semi-précieuses. La vie semble palpiter à la surface de ces murs. Les motifs floraux et végétaux froidement esquissés sur le portail d’entrée se propagent ici partout et sont d’un réalisme stupéfiant. À l’intérieur du mausolée, l’écran de marbre qui protège nos cénotaphes s’apparente à de la dentelle, le travail est si fin ! Les rinceaux sur les tombeaux nous enveloppent comme des cocons. Mais ne vous méprenez pas : ni moi ni Shah Jahan ne nous trouvons dans ces superbes boîtes. En réalité, nous sommes sous vos pieds, dans la crypte, comme le veut la tradition moghole.

Voyez, de chaque côté de notre palais d’amour, les deux bâtimentsen grès rouge. Construits sur le même plan de manière parfaitement symétrique, ils encadrent le Taj et mettent en avant la pureté de son marbre. Ils comprennent tous deux une salle de prière mais seule la masjid, la « mosquée », à l’ouest, peut servir de lieu de culte. En face, la jawab, la « réponse », n’est que décorative puisqu’elle tourne le dos à la Mecque.

Moi, Mumtaz Mahal, repose donc au Taj Mahal pour l’éternité, aux côtés de mon époux, dans notre cocon de pierre. Dieu sait que j’ai attendu de nombreuses années avant qu’il ne me rejoigne. Son propre fils Aurangzeb l’a tourmenté et l’a fait enfermer au Fort rouge d’Agra. De sa fenêtre, il voyait le Taj et se languissait de me retrouver… Ce n’est qu’en 1658 qu’il a été déposé dans le tombeau qu’il avait fait construire à côté du mien.

Je suis une femme chanceuse. Qui eût cru que je deviendrais sa favorite et qu’il me construirait pareil palace ? Rares sont celles dans l’histoire qui ont eu le droit à de tels honneurs. Je me souviens d’une femme qui, comme moi, avait tourné la tête d’un homme puissant. Elle s’appelait Aimée Dubuc de Rivery, une jolie blonde aux yeux turquoise, française de Martinique et d’excellente famille. Un immense mystère plane au-dessus de sa vie. Personne ne sait ce qu’il s’est réellement passé, mais la légende raconte que son bateau aurait été attaqué par des pirates arabes. Repérée par le dey d’Alger, celui-ci l’aurait offerte au sultan de l’Empire ottoman à Constantinople. Ébloui par sa beauté, le sultan change son nom en Nakshedil, « la belle », et il l’épouse. Aimée devient sultane Validé. L’empereur en est éperdument amoureux et lui laisse pleine liberté à la cour. Elle aurait été la mère adoptive de Mahmoud II et aurait incité la mise en place de nombreuses réformes en faveur des Chrétiens. À Fatih, sur l’ancien territoire de Constantinople, se dresse un mausolée que l’on soupçonne être le sien. Il n’est pas aussi grandiose que le Taj Mahal, mais, coïncidence, il abrite la dépouille d’une sultane appelée Nakshedil et ayant des origines martiniquaises.

Shalimar-Garden-Park

Jardins de Shalimar, Pakistan.

Je ne peux m’empêcher de penser que l’amour peut tout dans ce monde. Endormie au cœur du marbre de l’un des plus beaux monuments du monde, je me demande parfois si Shah Jahan se souvient de mon parfum. Il m’avait dit un jour que les hommes finissent toujours par tout oublier des femmes qu’ils ont connues, à l’exception de leur odeur. Un effluve, une fragrance au coin d’une rue, et la silhouette se matérialise. Jacques Guerlain a-t-il cru m’avoir capturée lorsqu’il a composé son fameux Shalimar en 1921 ? Inspiré par notre histoire avec Shah Jahan, il a créé ce parfum aux senteurs orientales qu’il a surnommé « l’amour absolu » et présenté au monde en 1925. La forme du flacon provient des vasques du jardin à Shalimar, près de Lahore, dans l’actuel Pakistan. Tout comme le Taj Mahal, ce jardin a été érigé par Shah Jahan. Le fort qui le jouxte servait de place forte et d’abri pour le trésor royal. Je ne résiste pas à la tentation d’y voir un clin d’œil à ce que je représentais pour l’empereur.

Quelles que fussent les légendes que l’on raconte à notre propos, l’amour est bien au cœur de la construction du Taj Mahal. Je n’étais qu’une jeune fille lorsque les yeux de Shah Jahan se sont posés sur moi. Trois siècles plus tard, je suis la preuve que rien ne sépare les amants qui s’aiment vraiment. Et ce, malgré le nombre incalculable d’étrangers qui foulent chaque jour le sol de notre sanctuaire.

Marine Chaudron

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